La fin d’année a été rude pour Transports Bordeaux Métropole (TBM) avec le remaniement d’une partie de son réseau de bus et le lancement de deux nouvelles lignes de tramway, accueillis en demi-teinte par les voyageurs. Et ils avaient à dire, lundi 15 décembre au soir, lors de la réunion publique annuelle de TBM.
Le réseau de tramway de la métropole de Bordeaux est classé troisième après Paris, Lyon et à égalité avec Strasbourg. Un habitant sur trois de la métropole serait abonné à TBM. Et les élus aiment le rappeler, le réseau a remporté cette année le « pass d’or ». C’est un gros dossier donc, une large infrastructure qui mobilisent énormément d’employés et de voyageurs. On aurait pu croire que la réunion publique de fin d’année aurait rameuté une belle foule. Pourtant, non. Une trentaine d’usagers face à une dizaine de cadres de Keolis et de TBM. En même temps, la communication autour de l’évènement (qui s’est tenu un soir de semaine, juste avant les vacances scolaires) était plutôt mince : un simple visuel posté sur Facebook. Mais les usagers ayant fait le déplacement jusqu’à la Maison Écocitoyenne, quai Richelieu, connaissaient leur sujet, avaient des revendications et des arguments. Toutes les tranches d’âge étaient représentées. Après la présentation par Pierrick Poirier, directeur général de Keolis et Béatrice de François, maire de Parempuyre et vice-présidente de TBM, du bilan annuel, à coup de statistiques et de vidéos de communication, les voyageurs ont pu prendre la parole et exprimer leur avis.
L'expérience quotidienne face aux statistiques
De cette réunion on pourra retenir une différence fondamentale de point de vue entre les exploitants et les usagers du réseaux. Tandis que les voyageurs faisaient part de leurs expériences personnelles et quotidiennes, les communicants leur répondaient en statistiques. « Je n’ai pas connaissance de ce cas précis » ou « Vous mettez en avant certains moments spécifiques pour tirer des conclusions générales et cela enlève à votre bonne foi » ont pu être entendu pour répondre à certaines plaintes des usagers. Eux bien sûr, ne pouvaient que parler de leur expérience personnelle (aucune association d’usager officielle à ce jour), et les cadres TBM que de ce que leur disent les statistiques (M.Poirier a bien insisté sur l’importance de valider son titre de transport. Il l’assume, c’est essentiellement pour alimenter les statistiques. Le problème de la fraude, évoqué par une usagère, n’a pas semblé beaucoup l’inquiéter).
Ce qui a alimenté la colère des voyageurs c’est la manifeste déconnexion des cadres face à la réalité du quotidien. Lorsqu’un usager interpelle Pierrick Poirier en lui demandant s’il utilise personnellement le réseau TBM, ce dernier répond « Je suis venu ici en bus sur la ligne G. Donc oui, ça m’arrive ». Mais beaucoup d’usager n’utilise pas les transports en commun par choix, mais par nécessité, pour aller travailler et donc se nourrir. D’où la déconnexion. La déconnexion prenait parfois même des allures de mépris. Sebastian Romero, présent à la réunion, publiait sur le site des partisans au projet de métro à Bordeaux un compte-rendu (subjectif et partial) contenant la phrase suivante : » À toutes les remarques, à toutes les demandes la même réponse de Mme De François : déni du réel ou du vécu des usagers, des yeux qui roulent, des soupirs et de la condescendance ». Un ressenti qui peut s’expliquer aussi par cette phrase, prononcée par Béatrice de François à une habitante de Parempuyre (ville dont De François est la maire): « Vous êtes ici pour faire de la politique politicienne ». La mère de famille se plaignant d’avoir attendu une heure au bord de la route avec une classe de trente marmots impatients à cause d’un bus absent devait être bien surprise de se découvrir politicienne pour avoir osé se plaindre à une réunion faite pour cela.
Des problèmes très multiples
« Il y a encore des choses à améliorer, on est en période de rodage ». Dès le début de leur présentation, Béatrice de François et Pierrick Poirier l’assument, le lancement des lignes de tramway E et F a été compliqué. Ces deux nouvelles lianes circulent depuis le 6 décembre sur les même rails que les lignes A, C et D et leur lancement n’a nécessité « que » la création de nouveaux aiguillages à Place de Bourgogne et aux Quinconces, des travaux qui ont quand même pris tout l’été 2025. La ligne E relie Floirac à la Gare de Blanquefort et permet aux habitants de la rive droite d’accéder aux Quinconces sans correspondance, tandis que la ligne F relie directement l’aéroport à la Gare de Bègles, en passant par la Gare St Jean. TBM/Keolis assure que ce lancement représente « trois ans de travail concrétisé en trois mois de travaux », parle d’une « simplification du réseaux » (car les lignes A et C n’ont plus deux terminus différents à chaque extrémités) et d’un « impact modéré » des travaux sur les usagers (car des bus-relais avaient été mis en place). Les usagers présents à la réunion n’ont pas applaudi l’arrivée des nouvelles lignes. Ils ont plutôt relevé les longs temps d’attente à l’arrêt entre deux stations en attendant que le tram précédent dégage la voie. « On a payé le prix fort » déclare un habitué du réseau. Pour lui, la solution des bus-relais n’était pas suffisante ou trop mal gérée. Une autre usagère parle d’une « minorité » de personnes (les habitants de la rive droite et les voyageurs) favorisée par rapport au reste, pénalisé. Dans les faits : oui, les temps d’attente dans les tram pour cause de régulation du trafic se sont intensifiés depuis le 6 décembre et c’est assumé par Keolis, à voir si cela va perdurer ou si, comme le souhaite M.Poirier cela va se stabiliser ; les bus sont plus soumis aux aléas de la circulation que les tram’, même les bus-relais ; les habitants de la rive droite représente en effet moins d’un tiers des habitants de la métropole, hors habitants de Bordeaux (bordeaux-metropole.fr).
Le sujet des lignes E et F était évidemment à l’ordre du jour, partisans et détracteurs avaient à dire. Mais ce n’était pas du tout le seul sujet évoqué. Premièrement, le remaniement de réseau de fin 2025 ne se résumait pas qu’au tram’, M.Poirier et Mme. De François ont bien vanté leur nouvelle ligne de bus « express », la ligne H, qui complète selon eux un maillage plus fin du territoire. « On a compris que c’est votre vitrine » rétorque un usager. Deuxièmement, les problèmes évoqués par les voyageurs étaient multiples, quasiment tous les sujets qui auraient pu être évoqués l’ont été (seul le Bato a été épargné). Problèmes de vélib’ électriques déchargés ou défaillants, arrêts de bus trop peu éclairés, manque d’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite, annonces sonores trop fortes dans le bus, manque de politesse des contrôleurs (l’un d’eux aurait traité de « clochard » une personnes SDF), et bien sûr les immanquables retards et service non-assurés. Souvent, on répond à ces gens là qu’on va y réfléchir, qu’on va se pencher sur le sujet, qu’on note ce qui vient d’être dit et que ce sera pris en compte. Souvent, pas de solutions concrètes ne sont données sur le moment mais les cadres de TBM/Keolis venus prêter main forte à M.Poirier et Mme.De François ont cependant sembler faire de leur mieux pour répondre sans langue de bois.
Mais un des refrains de la maire de Parempuyre a cependant permis d’évacuer certains sujets trop fâcheux : « Ce n’est pas à l’ordre du jour ». Pratique pour ne pas évoquer trop longtemps le sujet sensible du métro bordelais, par exemple… Trois jours après la réunion, la dernière phase de l’étude de faisabilité du métro était publiée. Elle montre que le projet aurait une mauvaise rentabilité mais que le coût pour le mettre en place serait moins exorbitant que certains opposants l’aurait laissé entendre, même si cela représente quand même une énorme somme de 4,1 milliards d’euro. Pas de quoi convaincre la majorité de gauche actuelle à la mairie de Bordeaux. (Le Figaro et Rue89Bordeaux).
La réunion s’est achevée avec la question posée par moi-même concernant l’accidentologie du tramway. En effet, quelques jours avant la réunion publique, le 12 décembre, un cycliste de 18 ans a été percuté par un tram’ au niveau du quai de la Monnaie et a été transporté à l’hôpital rapidement après, tout cela sous mes yeux. J’ai donc questionné M.Poirier sur le nombre d’accident en 2025, les mesures envisagées pour les limiter, et la raison de pourquoi les statistiques d’accidentologies n’apparaissent pas dans la myriade qui nous avait été présentée le soir du 15 décembre. Le PDG n’a pas évoqué de voies d’amélioration pour limiter les accidents. Concernant les statistiques, elles seraient faites et publiques mais M.Poirier n’explique pas pourquoi elles n’ont pas été mises dans le diaporama (« En octobre dernier, Keolis Mobilité avait enregistré 138 collisions sur le réseau tramway, 55 impliquant des piétons, cyclistes ou trottinettes. » mentionne France Bleu). Et concernant l’accident quai de la Monnaie, la réponse de M.Poirier fut la suivante : « On dit que c’est un tramway qui a percuté un cycliste. Bon, c’est plus un cycliste qui a percuté un tramway. ». Espérons que le tram’ n’a pas eu trop mal.
Finalement, les voyageurs du réseau sont repartis avec un goût amer dans la bouche. S’ils s’avouaient déjà heureux de pouvoir s’exprimer dans ce genre de réunion, pour certains c’était comme parler à un mur. Peu ont eu l’impression qu’ils étaient vraiment écoutés. Bien sûr, les usagers satisfaits de TBM n’ont pas fait le déplacement. Mais au moins, la plupart de ceux qui l’ont fait avaient espoir d’apporter leur pierre à l’édifice, d’améliorer le réseau. D’autres avaient juste besoin de ce plaindre un bon coup. C’est humain, après tout.

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