Manifestation féministe à Bordeaux : Contre les VSS, la rue
Elle s’appelait Méline, 45 ans, celle qui pour avoir passer l’aspirateur trop bruyamment mourrait sous les coups de son conjoint, ce jeudi 20 novembre, soit quelques jours seulement avant la journée internationale de lutte contre les violences sexistes et sexuelles (VSS). Sordide hasard de calendrier qui n’a pas manqué de donner de la voix aux activistes féministes de l’Assemblée Générale Féministe de Gironde, déjà motivé.e.s à se faire entendre. Ce 22 novembre l’AG et le Planning Familial organisait deux manifestations, une à Bordeaux déambulant de la place de la Victoire à la place de la Comédie et une à St-Denis-de-Pile partant du Parc Bômale. Plusieurs structures étaient représentées dans la mobilisation, et elles dénoncent toutes un système patriarcal qui « non seulement ignore les violences faites aux femmes, mais les encourage ».
Deux rassemblements réunissant 1300 personnes selon la Préfecture. Celui de la Victoire a fédéré les nourrissons et les seniors, les femmes, les hommes et les autres, les convaincus et les curieux. Avant que le cortège s’élance, les prises de paroles se sont enchainées au mégaphone et on suscité l’émotion chez les orateurs comme chez les manifestants. Le constat est en effet tragique : Méline est la 4ème victime de féminicide en Gironde cette année (assassinée près de Libourne) et la 148ème à l’échelle nationale. Et cela ne prend pas en compte les suicides qui découlent d’une maltraitance sexiste, comme le rappelle les activistes.
Parmi les revendications, celle d’une loi-cadre pour enfin institutionnaliser la lutte contre les VSS. La proposition, portée par plus de soixante organisations, a été écarté par le gouvernement il y a un an. Le gouvernement était donc naturellement au premier rang du banc des accusés. Pour rappel, Emmanuel Macron a érigé la lutte contre les VSS comme la « grande cause du quinquennat » en 2017 et en 2022. A mi-parcours du second mandat, le nombre de féminicide continue d’augmenter (+11% des féminicides conjugaux entre 2023 et 2024 selon le Miprof*). La CGT, a mis le gouvernement face à ses responsabilités en pointant du doigt un budget 2026 « d’austérité » qui « devrait mettre les femmes aux premiers rangs » mais qui ne le fait pas. Karfa Diallo, élu régional écologiste, estime que la région fait sa part comme elle le peut : « La région n’a pas de compétence directe sur cette question [lutte contre les VSS]. Contrairement aux évolutions budgétaires actuelles, notre soutien aux associations n’a pas baissé. La responsabilité est étatique. »
Karfa Diallo évoque aussi un thème qui lui est cher: l’anticolonialisme. « Je suis ici aussi en tant que militant anticolonialiste et antiraciste ». Autour de la revendication phare de la loi-cadre, d’autres ce sont amalgamées. L’oratrice de l’association Girophare, l’a bien rappelé, « c’est une lutte intersectionnelle ».
[*Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains]
Une lutte intersectionnelle
La mobilisation a été marquée par une convergence des luttes. Comme cela s’est démontré le 10 et 18 septembre, le mouvement féministe accompagne ou s’accompagne d’une lutte anti-raciste, anti-coloniale et anti-capitaliste.
La dénonciation de la société patriarcale et des féminicides qu’elle engendre s’est accompagné pour le FSU d’une revendication de bien-être au travail. « Les victimes doivent être orientées et accompagnées, les auteurs éloignés et sanctionnés ». « Comment quitter un mari violent quand on a pas les moyens de partir ? », scande une militante au mégaphone, rappelant que les femmes précaires sont parmi les plus vulnérables aux violences sexistes. « Cette année, 149 féminicides traités comme des faits divers, récupérés par l’extrême droite, alimentant ainsi le racisme » dénonce Amandine de l’association NousToutes33. Vassili, 18 ans, affirme que le collectif dont il fait partie, Du Pains et des Roses (affilié à Révolution Permanente), a une vision moins institutionnelle et plus révolutionnaire que les associations précédemment citées. « On préfère avant tout l’approche par la rue que par des mesures comme la loi-cadre. Il faut un vrai changement de paradigme ».
Parmi les tracts distribués, certains appelaient à enchainer avec la manifestation en soutien à la Palestine se tenant à la Victoire, comme tous les samedi, à 15h30. La cause palestinienne n’a pas été boudée par les féministes. « On ne pouvait pas faire cette manif’ sans un mot pour la Palestine ! Alors on va chanter des slogans pour elle ! » crie-t-on au mégaphone alors que le cortège apparait sur le cours Victor Hugo. Les collectifs ont, dès le début, fait savoir leur soutien à la population gazaouie : « Parce qu’il n’y a pas d’oppression coloniale sans oppression de genre ! ».
Enfin, les personnes présentes à cette manifestation garderont probablement un souvenir puissant de la performance des militantes et militants réalisée devant la Bourse du Travail. Un femmage (hommage a une ou des femmes) émouvant. 149 militant.e.s en rang, visages fermés, pancarte à la main. Sur les pancartes : un nom ou une mention « anonyme », un âge, une date de décès. Au micro, on égrène un à un les noms de toutes ces femmes tuées cette année parce qu’elles étaient femmes. « Caroline, 42 ans… Christiane 89 ans… Anonyme, 1 an… Meline, 45 ans… ». Des fumigènes sont allumés, le silence se fait dans toute la rue, le temps d’une minute, le temps d’observer ces 149 visages représentant 149 cadavres, le temps de se rendre compte, de réaliser peut-être.
Mateo Blanco

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