« J’ai perdu un morceau de moi ». À Bordeaux, un hommage rendu à Rubén Torres, condamné à mort par OQTF
Ce mercredi 20 mai, sur le Parvis des Droits de l’Homme, à Bordeaux, un hommage a été rendu à Rubén Torres, hondurien menacé par les gangs qui s’était réfugié en France, où vit une partie de sa famille, avant d’être retrouvé mort dans son pays natal après avoir du quitter le pays. Il avait 37 ans. Les associations mobilisées dénoncent une situation « intolérable » pour certains demandeurs d’asile, obligés de retourner dans un pays où ils sont en danger de mort.
« J’ai même pas pu lui dire au revoir« . L’émotion roue la gorge d’Émile, demi-frère de Rubén, lorsqu’il prend la parole au micro. Après avoir remercié plusieurs fois aux personnes présentes de leur soutien, le chagrin reprend le dessus. « J’ai perdu une partie de moi, mon petit-frère. Tout ça c’est pour rien, demain il sera oublié, il est mort ». Le micro passe de main en main. Les dysfonctionnements de l’enceinte ne trouble pas l’émotion palpable dans l’air. La tristesse, mais aussi la colère. Me Pierre-Antoine Cazau, l’avocat de Rubén Torres, l’a rappelé, derrière ce cas précis se cache celui de beaucoup d’autres, certains dont on ne parlera jamais. Des anonymes aux yeux du public, venus se refugier en France car en grave danger s’il restait dans leur pays natal mais expulsés car incapables de prouver qu’ils étaient menacés. « Derrière l’OQTF, une situation administrative, il y a des vies, des gens, avec leurs espoirs, leurs rêves, leurs efforts, leurs peurs. » rappelle l’avocat.
"Quand on te menace, on laisse pas de reçu"
Après la prise de parole de l’avocat de la famille et l’émouvant adieu d’Emile, quelques représentants d’associations ont pris la parole à tour de rôle, comme le veut l’usage dans ces moments là. Tous dénoncent la défaillance du système d’accueil des exilés qui a mené à la mort de Rubén Torres. Le porte-voix de l’ASTI (Association de Solidarité avec Tous.tes les Immigré.es) décrit un Rubén « réservé » mais « aimable« , faisant « tout pour s’intégrer« . À l’ASTI, il suivait le cours de français niveau intermédiaire. Avec des collègues de classe, ils avaient fait le tour des musées de Bordeaux et avaient assisté à un concert à l’Arkea Arena. Et les efforts de Rubén avait payé : 82,5 points sur 100 au contrôle. Certains de ces collègues regardent désormais avec tristesse cette époque : « On a tous beaucoup de chagrin parce qu’on sait ce qu’il vivait » confessent deux d’entre eux à Libération.
Grâce à Libé, justement, le cas de Rubén a touché beaucoup de personnes et permis un relais médiatique conséquent. Un représentant de la Ligue des Droits de l’Homme s’en réjouit auprès de nous. Lui et les autres représentants d’association dénoncent le fonctionnement de l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) et de la CNDA (Cour Nationale du Droit d’Asile) qui obligent les demandeurs d’asiles a apporter des preuves matérielles du fait qu’ils soient directement menacés dans leur pays d’origine. Sauf que « quand on te menace, on laisse pas de reçu« , nous souffle un vieux roublard du NPA, tout droit sorti de la librairie de « Philippe », une rue plus loin. « Tous les jours nous sommes témoins que la France ne veut pas accueillir, ne veut pas protéger. La mort de Rubén vient sauvagement confirmer cette situation inhumaine et intolérable » conclu, pour sa part, le porte-parole de l’ASTI.
L’hommage s’est achevé par une assourdissante minute de silence. Le nouveau maire de Bordeaux, Thomas Cazenave, n’a pas pris la peine de venir assister à la commémoration.
Fuir le MS-13
En 2005, au Honduras, le demi-frère de Rubén Torres, Émile, rencontre deux hommes durant des cours d’arts martiaux. Le premier devient très impliqué dans le gang que gérait son oncle avant sa mort et fait travailler le deuxième. Celui-ci finit par assassiner un ami proche d’Émile. Plombé par le chagrin, Émile le dénonce aux autorités. En tout, « G » s’évadera trois fois de prison. Entre la deuxième et la troisième, il s’allie au gang MS-13 et jure de se venger de celui à cause de qui il s’est retrouvé derrière les barreaux. En 2013, Émile quitte le Honduras et rejoint son père à Bordeaux. Lui n’a pas de problème pour s’installer puisque son paternel a un passeport français. Il devient cuisinier, habite avec sa femme. La famille est séparée par l’Atlantique, mais ça pourrait être pire.
En 2024, « G » s’évade pour la troisième fois de prison et décide de s’en prendre à Rubén. « J’étais en France, inatteignable. Alors ils se sont tournés vers Rubén. Ils lui ont mis un pistolet dans la bouche. Au dernier moment, ils l’ont laissé partir. Mais on lui a soufflé qu’il paierait pour moi s’ils le recroisaient » témoigne Émile. Après cette interaction terrifiante, Rubén fait ses valises et rejoint la France avec l’aide de son demi-frère. Là commence un long et sinueux parcours administratif. Les deux parents de Rubén sont honduriens, c’est beaucoup plus dur pour lui de se faire accepter dans l’Hexagone que pour son frère. Malgré ces efforts pour s’intégrer, l’homme est confronté à un mur. On lui demande de prouver qu’il a réellement été menacé par un gang, mais comment faire ? Comment prouver qu’on nous veut du mal ? Le fait que son frère ait dénoncé à la police un membre de gang aurait-il du suffire à conclure que Rubén était en danger ?
2026. Depuis un moment, Rubén a sombré dans la dépression, tournant en rond dans l’appartement trop petit de son frère et de sa compagne, ne pouvant accéder à un emploi à cause de son statut administratif. L’OFPRA et la CNDA ont tous deux refoulé sa demande d’asile. Depuis septembre dernier, il est sous Obligation de Quitter le Territoire. Fin février 2026, Rubén décide de retourner au Honduras. « Le désespoir a été plus fort que la peur de mourir« , résume Me Cazau. Et il n’avait pas vraiment le choix. Un contrôle de police et il se retrouvait en détention. Être en prison en France ou menacé de mort au Honduras ? Rubén a choisi de rentrer dans son pays natal et d’essayer de se faire discret pendant un an avant d’essayer de revenir en France.
Dix jours plus tard, son corps est retrouvé au fond d’un ravin à Tegucigalpa, un trou béant dans la gorge. Il avait 37 ans. On ne sait pas ce qu’il a subi durant les deux jours où il a disparu mais il n’a pas été tué dans ce ravin. Bien qu’une autopsie jugée « bâclée » par la famille ait conclu à un accident, aucun des proches de Rubén n’y croit. Sa mère, restée au Honduras, vient déposer des fleurs tous les jours devant ce ravin. L’autre frère de Rubén, celui resté au Honduras, a retrouvé un 2 de carreau cloué sur sa porte. Le message est entendu : « Tu es le prochain ».
Aujourd’hui, proches et moins proches se sont rassemblés pour ne pas oublier Rubén. La plupart partage sûrement cette pensée formulée par Me Cazau : « Il n’y a pas de bons ou de mauvais étrangers, que des humains« .
Mateo Blanco

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